L’espèce de guerre mondiale localisée qui se mène entre l’Arabie Saoudite et l’Iran a imposé une grille de lecture sectaire : une lutte pluriséculaire entre chiites et sunnites.

Y a-t-il du vrai dans cette histoire d’“arc chiite”, de “retour des Safavides”, et autres formules imagées, empruntant tour à tour à l’histoire ou à la géométrie ? Sans doute, mais la surdétermination de cette lecture fait manquer l’essentiel. La guerre par procuration entre Riyad et Téhéran n’est que l’une des clefs, et même la moins importante, des enjeux islamiques des prochaines trente années. Le vrai conflit, celui qui ne fait qu’émerger, lentement mais sûrement, se jouera entre l’Arabie Saoudite, d’une part, et la Turquie et l’Egypte de l’autre.

Saoudite, à 90 % sunnite, et intégralement arabophone. Dit autrement, il n’y a absolument aucun risque que l’un de ces deux pays morde sur le voisin. L’Iran et l’Arabie Saoudite sont trop différents, trop étrangers linguistiquement, ethniquement, confessionnellement et, paradoxalement, cela joue à garantir leurs frontières respectives. Leur conflit est politique et récent : il date de la révolution iranienne de 1979, et a été aggravé par l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, qui a mis les deux puissances en contact physique, par milices interposées. Mais le bras-de-fer entre Riyad et le Qatar, son soutien à Al Sissi contre les Frères musulmans, l’affaire Khashoggi et son utilisation par Erdogan, montrent une tout autre réalité géopolitique.

Demain, le sort de l’Arabie Saoudite se jouera contre une autre puissance sunnite. Lorsque l’on se penche sur l’histoire longue de la région, on peut comprendre Le Caire comme Ankara : pour les Turcs et les Egyptiens, les lieux saints de l’islam furent longtemps, sinon toujours, leur domaine réservé ; pour les Mamelouks d’Egypte comme pour les Ottomans d’Istanbul, la puissance sunnite dominante, c’était toujours eux, et jamais une principauté bédouine du Nadjd ; pour les élites égyptiennes et turques, militaires, intellectuelles, bourgeoises… la réussite saoudienne est une fraude, l’arrivée inopinée d’un parvenu boosté par le pétrole.

Pour Le Caire comme pour Ankara (ou, pour être plus juste, Istanbul), le règne de Riyad est une escroquerie historique, commencée il y a moins d’un siècle, c’est-à-dire, pour ces vieilles puissances, hier. Pour Le Caire comme pour Ankara, la fluctuation du prix du baril et la fin de la rente pétrolière sont directement calibrées sur la fermeture de la parenthèse saoudienne. Bien sûr, personne ne parle ainsi : l’Egypte est toujours alliée de l’Arabie Saoudite, et Ankara et Riyad sont deux puissances sunnites alliées contre la menace chiite ou occidentale, mais ne soyons pas dupes.

 

Telquel